Ce que l'Amérique latine semble avoir de distinctif, c'est les situations inattendues dans lesquelles on se retrouve par hasard. J'ai longtemps eu du mal à l'expliquer à ceux qui n'y sont jamais allés; j'ai peur un peu d'entretenir les fantasmes marquezien de realisme magique ou de tomber dans l'eau de rose à la Laura Esquivel.
Mais quand meme. Je me souviens d'un dimanche matin (midi) ou j'étais sortie de chez moi encore à moitié en pyjama afin d'aller chercher des oeufs pour le petit déjeuner, et ou de fil en aiguille je ne suis rentrée chez moi que le lendemain matin juste à temps pour prendre une douche, enfiler des vetements convenables et partir au boulot, simplement parceque j'avais fait des rencontres en chemin. Sans avoir acheté le moindre oeuf, bien entendu.
Et puis un an plus tard, un copain revenant d'equateur m'a sorti une épine du pied en me racontant l'anecdote parfaite. Le soir de noel, alors qu'il se débatait en cuisine pour essayer de préparer un diner convenable, l'electricite de tout l'immeuble a été coupée. Grognon, il est descendu voir le gardien, qui leur a proposé de venir l'aider à sa campagne de distribution de nourriture dans le quartier plutot que de raler dans le noir. Ils l'ont suivi, et se sont bientot retrouves sur la place principale de Quito, ou le soldat de garde devant la porte de l'eglise avait nettement trop bu et s'amusait à tirer sur les pigeons avec son fusil de fonction. Il m'a dit que pour lui c'était ça, l'Amérique Latine: devoir courrir pour échapper aux balles d'un soldat saoul le soir de noel, devant une église. Ubuesque, mais totalement normal. Et impossible à vraiment raconter.
Alors Londres a beau etre une ville grouillante et énorme, et j'ai beau aimer les grandes villes, quelque part j'ai envie de repartir. Ici il y a des embouteillages de hummer limos et de pouss-pousse dans le west end à quatre heures du matin, ici les jeunes britanniques répandent leurs tripes sur les trottoirs et dans le metro a qui mieux mieux le samedi soir, je fais des rencontres inattendues dans les night bus et le grand écart entre concerts à l'Astoria et Operas à Covent Garden, ici c'est saucisse puree, jacket patatoes et pintes au pub du coin, pork and apple sausages and cornwall pasties, week-end engineering works and indian deliveries, "buy one sofa get one free" et des pubs sans fin pour les assurances automobiles. C'est cosmopolite à souhait, Whitechapel est indienne et Brixton jamaicaine, mais la langue la plus parlee sur ma ligne de bus est l'espagnol de la-bas, l'espagnol qui ne siffle pas comme celui de Madrid, un espagnol rempli de "no mas", "pues" et "ahorcita", doux et populaire, et putain, putain, quiero irme, lejos, ahora.
Pero esta vez quiero irme contigo.